August 18, 2017

Une pensée de vaincu est une pensée vaincue

stressLa Syrie commémore le 5e anniversaire du soulèvement populaire du 18 mars 2011, alors que l’opposition syrienne qui s’est arrogée le monopole de la représentation et de la légitimité de la contestation du pouvoir baasiste, persiste à célébrer ses pathologies comme autant de vertus, ses erreurs comme autant d’exploits, ses fautes comme autant de succès, se maintenant sur le devant de la scène avec le soutien de puissances régionales toutes engagées dans une lutte d’influence sur les dépouilles de la Syrie.

Ce 5e anniversaire intervient alors que la moitié de la population syrienne est en diaspora, en dehors du territoire national, soit forcée à l’exode, soit au déplacement forcé de son lieu d’habitation naturel, et que l’autre moitié vit dans des zones sous contrôle soit des groupements djihadistes (Daech, Jabhat an Nosra, des forces démocratiques syriennes ou des forces gouvernementales. Avec des poches isolées sous le contrôle de groupements à connotation confessionnelle (Jaych Al Islam, Shabab al Sunna – la jeunesse sunnite).

Même si quelques dirigeants de l’opposition ont reconsidéré leur position initiale, à l’instar du cheikh Moaz al Khatib, Walid Al Bouni ou Ahmad Tohmé, force est toutefois d’admettre que l’autocritique n’est toujours pas entrée dans nos moeurs politiques. Les partisans de la militarisation du conflit syrien continuent d’attribuer cette option à « la volonté du peuple », s’exonérant ainsi de toute responsabilité, de toute remise en cause de la moindre de leurs erreurs.

Walid Al Bouni, -médecin et fondateur du « Forum du Dialogue National », emprisonné en 2001, qui a démissionné du Conseil National Syrien, l’opposition parrainée par les pays occidentaux et les pétromonarchies du Golfe-, nous donnera acte de notre lucidité politique : « La vision politique du « Comité de Coordination » dans la précédente étape était la bonne. Je ne suis pas en mesure de savoir s’il s’agissait d’une intuition, d’un hasard, ou de la perspicacité. Mais sa vision sur l’impossibilité d’une solution militaire était saine », a déclaré M. Al Bouni lors d’un colloque en 2014 à l’Institut Scandinave des Droits de l’Homme à Genève

Mouaz al-Khatib, ingénieur et imam sunnite est un ancien président de la Coalition nationale des forces de l’opposition et de la révolution (Novembre 2011- avril 2013) et Ahmad Tohmé, ont, eux aussi, rompu avec un courant de pensée qui relève, à l’evidence, d’un déni de réalité.

Pour notre courant, la militarisation du conflit de Syrie ne pouvait qu’accentuer la riposte militaro-sécuritaire du pouvoir Assad et détourner le mouvement de protestation populaire de son cours civique et civil vers l’islamisation, l’extrémisme et la confessionnalisation du conflit. Nous avons veillé à ne pas vendre de l’illusion à nos concitoyens, les prévenant que notre histoire sera longue car tant le pouvoir Assad que l’opposition militaire concentraient leur mobilisation sur trois objectifs qui se sont révélés des mythes : Le changement du rapport des forces, l’acquisition des armes spécifiques et une victoire militaire).

La banalisation de l’idée de l’intervention militaire étrangère a produit un effet d’aspirateur sur le pays, faisant déferler vers la Syrie près de 60 000 combattants étrangers dans les deux camps. La destruction de l’infrastructure de la Syrie est évaluée à 300 milliards de dollars. Le déplacement démographique touche près de 55% de la population, en superposition à plus d’un million d’handicapés, alors que le chiffre des victimes (morts ou blessés) dépasse les 300.000.

La rationalité politique n’exclut pas l’erreur, mais en réduit les possibilités. Toute altération ou déviation d’un discours politique fondé sur la rationalité aura des effets catastrophiques sur le projet de transformation démocratique de la société syrienne dans son ensemble.

Georges Pompidou, le successeur du General De Gaulle, à la présidence de la République française, résumait l’action politique en une formule lapidaire : « Un ou deux grands projets. Le reste consiste à éviter de commettre des bêtises ». Dans l’affaire syrienne, le prix des bêtises a été extrêmement onéreux.

Témoignage pour l’histoire : Les dés pipés au départ

En Aout 2011, soit 5 mois après le soulèvement populaire en Syrie, alors que je me trouvais à Tunis, un homme d’affaires syro-turc, Ghazzouane Al Masri, vice président de la chambre des hommes d’affaires islamiques de Turquie, me convie à un congrès de l’opposition syrienne qui devait se tenir à Istanbul.

Comme je demandais à m’informer sur la liste des participants, Ghazzouane Al Masri me présenta une liste de 18 membres, comprenant deux laïcs (Bourhane Ghalioune et moi-même), ainsi que 16 islamistes. J’ai immédiatement fait part de mon inquiétude quant à la sous representation des civils laïcs au sein de l’opposition en gestation, et de la surreprésentation des islamistes. Il n’en a eu cure. Et j’ai décliné l’offre».

En Septembre 2011, 1 mois plus tard, je me suis rendu au Caire en compagnie d’Abdel Aziz al Khaiyer, Raja al Nasser et Saleh Muslim (1) pour conclure un programme commun avec le Conseil National Syrien, présidé à l’époque par Bourhane Ghalioune. L’accord signé le 31 décembre 2011 a capoté, moins de 24 heures après sa signature, à la suite de l’intervention directe de M. Hamad Ben Jassem, à l’époque premier ministre qatari, qui considérait cet accord « trop pacifiste et mou ».

Plus tard, invité par la diaspora syrienne à Chicago, quelle ne fut ma surprise d’entendre de la bouche d’un des convives qui venait de rencontrer Hillary Clinton, à l’époque secrétaire d’État, qu’il fallait coordonner avec Istanbul.

Je ne nourrissais aucun préjugé à l’égard de M. Erdogan. En ma qualité de membre du « Comité Arabe de Défense des Droits de l’Homme », j’avais pris sa défense lors de son arrestation en 1988. Mais lorsqu’il est apparu que sa démarche vis à vis de la Syrie était soutenue par la confrérie des Frères Musulmans avec une forte inclination confessionnelle, j’ai estimé que ces deux facteurs représentaient une grave menace pour le soulèvement populaire civil syrien. Mes démarches auprès des divers gouvernements arabes pour les alerter sur ce point ont été vaines.

Les choses se précipitèrent. En coordination avec Paris, sous l’impulsion du nouveau pouvoir socialiste François Hollande-Laurent Fabius qui a succédé au tandem Nicolas Sarkozy-Alain Juppé, le Conseil National Syrien s’est substitué au Conseil Transitoire de Syrie, une « Armée Syrienne Libre » a été mise sur pied, des camps de réfugiés ont été installés en Turquie, parallèlement à des campagnes médiatiques plaidant pour la nécessité de l’établissement d’une zone d’exclusion aérienne, alors que les PC conjoints (Otan-pétromarchies) installés en Turquie, donnant le ton, privilégiaient leur assistance militaire et matérielle aux groupements à soubassement confessionnel.

Les rumeurs coloportées par les chancelleries occidentales

Plus tard, en 2012, un ambassadeur d’un grand pays occidental, m’affirmait tout à trac : « Le quatuor a assuré son emprise sur le projet du Comité de Coordination né à Halfoun ». Surpris par ses propos, je lui demandais d’expliciter sa pensée. « De quel quatuor s’agit-il ? Réponse du diplomate : Haytham Manna, Abdel Aziz Al Khaiyer, Raja Nasser et Saleh Mouslem ». J’ai assuré le diplomate que j’allais aussitôt rapporter ses propos à mon collègue Hassan Abdel Azim et qu’il en rirait aux éclats, à son tour».

Cette rumeur publique inspirée sans doute par des politiciens et diplomates syriens explique l’incarcération de deux militants Abdel Aziz el Kheir et Raja Nasser, de la part des autorités syriennes, alors que les deux autres Haytham Manna et Hassan Abdel Azim faisaient l’objet d’une diabolisation de la part de l’opposition officielle off-shore.
Abdel Aziz Al Khaiyer a été enlevé par les Mukhabarat syriens à notre retour d’une visite officielle à Pékin le 20 septembre 2012 ; Raja al Nasser, lui aussi, a été enlevé dans le centre de Damas, un an plus tard, le 20 Novembre 2013. Saleh Mouslim a quitté Damas après un mandat d’arrêt à son encontre.

Pour les promoteurs d’un tel projet, il importait de décapiter une opposition réellement indépendante, dégagée de toute tutelle étrangère et de soutenir des opposants dociles, prêts à faire acte d’allégeance. Nul en Syrie n’a entendu d’anciens dirigeants syriens ayant rallié l’opposition se livrer à une auto-critique. Au hasard de nos rencontres, ils persistaient à imputer à Bachar Al Assad la totalité de la responsabilité des événements, considérant que son éviction du pouvoir constituait une condition sinequa non de la fin de tous les maux de la Syrie.

La faillite du système de pensée de la classe politico-intellectuelle syrienne

Le système de pensée de la classe politico-intelletuel a fait faillite. Le discours politique se réduit à des insultes.
Des sanctions sont imposées à la Syrie et c’est toute la population syrienne qui trinque. Les intermédiaires et autres entremetteurs enrichis par la guerre constituent désormais une nouvelle classe de « petite bourgeoisie vile ». les projecteurs se fixent sur les seigneurs de la guerre et les contrebandiers, alors que les démocrates sont réduits au silence.

Les pylônes électriques sont détruits, les usines démantelés, les vergers réduits au dépérissement faute d’irrigation, tandis que le citoyen syrien est tué sur la base de son identité confessionnelle.
Toute trace de civilisation est en voie de disparition et voilà que de prétendus révolutionnaires glorifient de telles actions par leur caractère « révolutionnaire », qu’ils jugent comme préalable à la chute du régime. L’opposition officielle a tout mis en œuvre, de manière consciente ou inconsciente, pour brider tout discours souverain du peuple syrien.

Précarité de l’opposition officielle syrienne : lequel d’entre vous sera encore là dans 5 ans ?

Indice de précarité de l’opposition officielle syrienne, ce dialogue d’un ambassadeur d’un pays du sud est asiatique qui interrogea un membre du Haut Comité de négociation sur la viabilité de ses membres : « Êtes-vous en mesure de m’établir la liste des personnalités qui pourront se maintenir sur la scène politique dans les cinq prochaines années ?

Epilogue : Que faire ?

L’approche russo-américaine, bien que confuse, est néanmoins parasitée par les interférences des puissances régionales. Mais alors que le conflit de Syrie se trouve à un tournant décisif, la question lancinante se pose : Que faire ?

  • Les démocrates syriens sont-ils en mesure de concevoir un projet qui réponde aux défis auxquels la Syrie est confrontée et d’entraver l’opération de ravalement cosmétique en gestation et qui consisterait à greffer aux symboles du régime ancien, les nouveaux enrichis par la guerre, les marchands d’armes et autres entremetteurs de la guerre ainsi que les pseudo opposants ?
  • Les démocrates syriens seront-ils en mesure de fonder une Syrie nouvelle qui soit la patrie de tous les Syriens, indépendamment de leur appartenance confessionnelle, ethnique ou sociale, intégrant les erreurs du passé et l’expérience d’une guerre parmi les plus sales de l’histoire contemporaine ?

Les symboles de l’opposition officielle syrienne siègent à Istanbul, paradoxalement la 2e ville en importance du pays le plus laïc de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI), oubliant ou feignant d’oublier que cet état laïc a permis à l’islamiste Reccep Tayyeb Erdogan d’accéder au pouvoir et de le conserver durablement.

L’inverse n’est pas vrai. De mémoire d’homme, nul ne se souvient d’un laic ayant accédé à un poste ministériel dans un état islamiste. Non seulement ils s’opposent à la laïcité de la Syrie, mais aussi au principe directeur qui a guidé l’action des meneurs de la grande révolution syrienne, à savoir : « La religion relève de Dieu et la Patrie appartient à tous ces citoyens ».

Les mêmes s’opposent à la décentralisation, eux, qui ont abdiqué leur souveraineté en faveur de leur parrain, dont les agissements favorisent la partition et le démembrement de la Syrie.
Dans l’épreuve, une unité s’est forgée, mêlant le sang arabe au sang kurde, au sang assyrien en vue de sauver les citoyens syriens de l’ogre Daech. Les femmes, avant les hommes, ont accueilli avec enthousiasme les combattants des « Forces Démocratiques de Syrie ». Avec des youyous.

Les mensonges concernant l’épuration ethnique sont démentis dans les faits : Arabes, Kurdes, Assyriens, Turkmènes ont mené, côte à côte, un combat commun pour une Syrie démocratique.
Si Deraa a eu l’honneur de constituer la première étincelle d’un soulèvement populaire pacifique qui s’est élancé depuis la campagne vers les zones urbaines, depuis la périphérie vers le centre, les démocrates syriens ont, quant à eux, enregistré la première victoire contre l’obscurantisme et l’oppression, mettant un terme à l’une des plus sales guerres de l’histoire contemporaine.
Des puissances régionales ont voulu enterrer « le printemps arabe » par la destruction de la Syrie et, voilà qu’à la veille de la Journée Internationale de la Femme, et de la fête du Nourouz, nouvel an kurde, s’engagent dans la bataille, sur la base d’un partenariat effectif, ces deux composantes de la société syrienne, en inaugurant l’autogestion des zones qu’elles contrôlent en Syrie.

L’ancien régime est mort dans les cœurs et les esprits. La statue de la femme s’est substituée à la statue du dictateur et au cimetière des martyrs de Qamichli reposent les combattants syriens de toutes les confessions. Qamichli est la capitale de la région de facto autonome du Kurdistan syrien, située au nord-est de la Syrie. Elle est également le chef-lieu administratif du district du même nom, dans le gouvernorat d’Hassaké.

Nous voilà face à notre plus important défi : Le passage réussi de l’expérience d’autogestion menée dans le nord syrien vers la gestion démocratique et civique de la Syrie.

Adaptation en version française : rédaction www.madaniya.info

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