April 29, 2017

Quand Genève2 sort des rails

Geneva 2

J’ai reçu de nombreux messages de la part d’amis de la Coordination nationale des forces pour le changement démocratique qui me faisaient part de leur surprise à constater que la Coordination boycottait la conférence de Genève sous la forme qu’elle avait prise à la suite d’arrangements et de conditions diverses, alors que nous avions fait partie des avocats les plus déterminés pour la tenue d’une telle conférence.

Nous avons été accusés des pires turpitudes, y compris de la part de personnes qui figurent parmi la délégation de la Coalition au nom de l’opposition syrienne à Montreux.

J’ai fait part de mes observations par rapport à Genève 1 dès juillet 2012:

«La conférence a été organisée sans les Syriens, comme s’il s’agissait d’une réunion du Conseil de sécurité. Cet aspect négatif, la déclaration de Genève l’a néanmoins corrigé à plusieurs reprises en précisant «qu’il revient au peuple syrien de décider de l’avenir du pays, qu’il faut donc permettre à toutes les parties de la société, à tous ses constituantes, de participer au processus de dialogue national et que par conséquent ce processus, non seulement doit concerner tout le monde, mais doit aussi être réalisable, en d’autres termes il faut que ses principales conséquences soient mises en pratique».

Sur cette base, je rappelais que la présence d’une délégation de l’opposition démocratique à la fois équilibrée, représentative et forte constituait une condition totalement nécessaire à la réussite d’une conférence sur la Syrie tel que prévu par l’accord de la déclaration de Genève.

J’ajoutais ce jour-là: «Du point de vue régional, l’Égypte, l’Arabie Saoudite et l’Iran sont absents. Or, si le rôle de l’Iran et de l’Arabie dans la question syrienne est bien connu, la Syrie constitue également la limite septentrionale de l’Égypte comme nous l’ont d’ailleurs répété tous les responsables égyptiens que nous avons rencontrés.» J’avais encore mentionné alors d’autres points faibles dans la déclaration de Genève et souligné la nécessité de la compléter dans le cadre de la préparation et de l’organisation de la conférence.

De fait, nous avons participé de manière concrète à la réussite de la conférence de Genève. Nous avons organisé à Genève les 30 et 31 janvier 2013 la conférence «Pour une Syrie démocratique et un Etat civil», afin de confirmer la nécessité d’une solution politique en accord avec la déclaration de Genève. Nous avons préparé un projet de formation à la négociation pour les cadres politiques syriens; projet présenté au ministère suisse des Affaires étrangères fin février 2012.

Heureusement nous avons été alerté par les Nations unies sur le fait que ce projet risquait de se limiter à la formation (des membres de) la Coalition, au prétexte que l’équipe des Nations unies avait reçu une demande de cette coalition. J’étais sur le point de dénoncer ce scandale dans les médias mais tout s’est arrangé grâce à une session de formation organisée à l’intention de la Coordination et de la Haute Instance Kurde (HIK) mais celle-ci a fait l’objet d’un veto, au dernier moment.

Nous avons alors dit à Lakhdar Ibrahimi que nous nous intéressions surtout aux résultats, et que nous ne voulions surtout pas faire échouer ce projet. Nous avons organisé une session au nom de la Coordination nationale qui comportait exactement la moitié de participants de l’HIK.

La Coalition a ainsi reçu sa formation à Istanbul, tandis que que la Coordination recevait la sienne à Montreux. Nous avons également lancé le projet «Une voix, un programme, une délégation» et lorsque nous avons rencontré Ahmed Jarba, les 9 et 10 décembre 2013, nous lui avons exposé la position de la Coordination et sa proposition d’organiser une rencontre préparatoire au Caire. Il a donné son accord à cette idée mais, apparemment, les discussions avec la délégation américaine au sujet de [la représentation de] l’opposition [syrienne] avaient été déjà imposé les diktats saoudo-américain pour une délégation limitée à la seule Coalition «sous contrôle» comme il fut dit littéralement lors des réunions de Paris avant l’accord officiel de Coalition pour participer à cette conférence.

Ce jour-là Nasser al-Ghazali m’a contacté et m’a rappelé ce dialogue célèbre entre les Syriens révoltés contre le mandat français et le roi Faysal qui dit alors au ministre syrien des Affaires étrangères: «Shahbandar, je suis un descendant du Prophète et je donnerai mon accord aux conditions posées par le général Gouraud et par le commandement français.

–Et moi je te dis que je suis le fils de ce pays et que je n’accepterai pas de le livrer au général Gouraud ou à qui que ce soit d’autre», lui fut-il répondu. «Aucune force au monde ne peut imposer quoi que ce soit à la Coordination nationale, ai-je alors moi-même précisé.

Il ne fait aucun doute que des concordances de vues russo-américaines ont préparé le déraillement du train de Genève 2. C’était d’ailleurs en soi une décision catastrophique que de confier ce dossier à M. Robert Ford, en charge des affaires syriennes au ministère nord-américain des Affaires étrangères. Ce néo-conservateur qui a oeuvré aux côtés de Negroponte pour l’octroi d’aide aux contras au Nicaragua a totalement échoué en Irak et l’Égypte a refusé son accréditation comme ambassadeur. Il a toujours entretenu des relations avec les conservateurs islamistes et les pseudo-libéraux capables de jouer les seconds rôles. Il considère que les progressistes démocratiques sont proches du régime syrien et estime également que les unités pour la défense du peuple [formées avec le soutien des Kurdes syriens] sont un groupe qui a été mis en place avec l’aide d’un régime syrien et sous son contrôle.

Avec quelqu’un comme lui, doté de pouvoirs aussi larges, il est inconcevable de présenter une solide délégation nationale, démocratique et issue de la société civile, capable de s’exprimer et de prendre de prendre ses décisions en toute indépendance. Avec en plus la domination de Bandar Ben Sultan sur une bonne partie de la Coalition, on ne peut former aucun espoir avec un pareil attelage.

A plusieurs reprises, nous avons mis en garde la partie russe et l’émissaire des Nations unies contre les dangers de contredire la déclaration de Genève en renforçant le rôle des étrangers aux dépens des Syriens vis-à-vis de la définition géopolitique de leur avenir. Mais le marché avait apparemment déjà été conclu. J’ai prévenu M. Bogdanov que je ne participerai pas personnellement à la conférence de Genève sous cette forme et que je pensais que la Coordination nationale ainsi que les démocrates kurdes et arabes adapteraient la même position. De fait, il y a une opposition claire et massive de la part de toutes les parties qui ont refusé de venir sous l’égide des Américains et à leurs conditions.

Il n’y a guère eu de commentaires sur la manière dont on a fait dérailler la conférence de Genève, d’abord en respectant ce que Lakhdar al-Ibrahimi a appelé «les mesures pour construire la confiance» et qui consistaient à préparer l’opinion, juste avant la conférence, par des mesures telles que la levée du blocus dans les régions encerclées qu’elles soient sous le contrôle syrien ou celui de groupes armés ou encore sous celui de la partie turque.

Il y a eu également la libération de femmes, d’enfants et de malades, ainsi que celle de civils enlevés, ou encore l’envoi d’aides alimentaires et médicales dans les différentes régions de la Syrie. Puis il y a eu la tragédie de la composition de la délégation de l’opposition, et en particulier le fait que 55 % des membres de la Coalition étaient contre le fait de participer à la conférence. La représentation de l’opposition syrienne a donc été monopolisée par moins de la moitié de cette structure qui a fondamentalement perdu, et depuis longtemps tout support populaire notable à l’intérieur du pays.

C’est pour cela que je dis à tous ceux qui nous interrogent sur notre position aujourd’hui : un train qui n’est plus sur les voies ne va pas continuer son chemin ! Et cela ne se fera pas tant qu’il n’y aura pas retour à l’esprit de la déclaration de Genève qui confirme le rôle des Syriens à décider de leur avenir.

Dans la mesure où ce qui se passe aujourd’hui n’apportera aucune amélioration à la situation du peuple syrien et à la réalisation de ses aspirations, nous appelons, avec un grand nombre de forces démocratiques du pays, à la tenue d’une conférence générale qui rendrait aux Syriens libres leur droit naturel à une décision politique indépendante, et qui à définir une feuille de route où la solution politique retrouverait sa place en tant qu’unique solution capable de mettre un terme à la catastrophe que vit le pays

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