August 20, 2017

Haytham Manna dénonce la «Méthode de Bricolage»

haytham-manna-pcfLa révolte du 18 mars 2011 est partie de ma ville natale (Dera’a), propulsée par des mots d’ordre d’avant-garde de la résistance civile: la istibdad wala fassad, la Ikhwan wala salafia bidna daoula madaniya (Non au despotisme et à la corruption, Ni Salafistes ni Frères Musulmans, nous voulons un État civil et civilisé).

Pour notre courant, la militarisation du conflit de Syrie ne pouvait qu’accentuer la riposte militaro-sécuritaire du pouvoir d’Assad et détourner le mouvement de protestation populaire de son cours civique et civil vers l’islamisation, l’extrémisme et la confessionnalisation du conflit.

Deux mois après le début du soulèvement, le pouvoir d’Assad a relâché, en mai 2011, les djihadistes salafistes de la prison de Sednaya, à la périphérie de Damas, et procédé, parallèlement, à l’arrestation d’une centaine des militants de la résistance civile.

Entre le 1er et le 15 août 2011, le pouvoir d’Assad a assassiné mon frère Maen, un des principaux dirigeants de la résistance civile et une dizaine de militants pacifistes.

En dépit de cette épreuve personnelle, nous avons néanmoins maintenu le cap et confirmé nos options: résistance civile et solution politique.
En septembre 2011, je me suis rendu au Caire en compagnie d’Abdel Aziz al Khaiyer, Raja al Nasser et Saleh Muslim (1) pour conclure un programme commun avec le Conseil national syrien.

L’accord signé le 31 décembre 2011 a capoté, moins de 24 heures après sa signature, à la suite de l’intervention directe de M. Hamad Ben Jassem, à l’époque premier ministre qatari, qui considérait cet accord trop pacifiste et mou.

Nous avons veillé à ne pas vendre de l’illusion à nos concitoyens, les prévenant que notre histoire sera longue car tant le pouvoir d’Assad que l’opposition militaire concentraient leur mobilisation sur trois objectifs qui se sont révélés des mythes: le changement du rapport de forces, l’acquisition des armes spécifiques et une victoire militaire.

La banalisation de l’idée de l’intervention militaire étrangère a produit un effet d’aspirateur sur le pays, faisant déferler vers la Syrie près de 60 000 combattants étrangers dans les deux camps.

La destruction de l’infrastructure de Syrie est évaluée à 300 milliards de dollars.

Le déplacement démographique touche près de 55% de la population, en superposition à plus d’un million d’handicapés, alors que le chiffre des victimes (morts ou blessés) dépasse les 300 000.

Les 30-31 janvier 2013, j’ai organisé à Genève une conférence de l’opposition syrienne démocratique en présence de plus de 200 démocrates laïcs de plus de 30 organisations politiques et civiles.

Nous avons critiqué l’adoption par la coalition nationale de Doha d’un article qui proclamait son refus du dialogue et à la négociation (non au dialogue, non à la négociation). Nous avions alors défendu une solution politique fondée sur le communiqué de Genève.
La réunion des ministres John Kerry-Sergueï Lavrov, deux mois plus tard, a marqué une avancée dans la même direction, déblayant la voie à l’idée de Genève 2.

Toutefois, malgré le parrainage des deux grandes puissances, les négociations ont avorté du fait de la mauvaise préparation de la conférence et des questions connexes tenant tout à la fois à la représentativité partielle de l’opposition ainsi qu’au refus du pouvoir d’Assad de négocier les mesures visant à bâtir la confiance entre les divers protagonistes de même que la question clé de la transition du pouvoir.

L’abandon de la conférence de Genève en 2014 a tourné sur le terrain à l’avantage des deux groupes terroristes (Daesh et Jabhat Al Nosra), qui contrôlent pratiquement près de 40% du territoire syrien, en superposition à une présence iranienne multiforme. Avec, en prime, deux ans de souffrance complémentaires, de destructions et d’exode forcé de millions de Syriens.

L’intervention de la coalition internationale et de l’armée russe en Syrie ont conféré à la recherche d’une solution politique le caractère d’une urgence absolue.

Nous avons organisé la conférence de l’opposition syrienne pour une solution politique (Le Caire 9-10 juin 2015).

J’ai soumis à Monsieur Staffan Di Mistura, l’émissaire spécial de l’ONU sur la Syrie, notre feuille de route, pour son information, quinze jours avant son adoption au Caire.

Comme notre délégation mentionnait la nécessité d’une résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie, Di Mistura a réagi: une résolution? Mais de quelle nature? Walid Al Bunni, qui était assis à ma droite, a alors ouvert son portable et lu à haute voix le texte du projet de la résolution que nous souhaitions voir adopter.

Le groupe de Vienne est né d’un accord Kerry-Lavrov, la première réunion était résolument défavorable à l’opposition syrienne. Et le groupe de la conférence du Caire a multiplié les déplacements au Caire, à Berlin, à Genève et Vienne pour tenter un rééquilibrage dans la perspective de Vienne 2.
Nous pouvons soutenir qu’avec l’aide des pays amis, nous avons réussi à limiter les dégâts. De mes entretiens avec le vice-ministre russe des affaires étrangères, Guennadi Gatilov, j’ai retiré l’impression que la réunion de New York déboucherait finalement sur une résolution du Conseil de sécurité sur la Syrie.

Le Conseil de la Syrie démocratique (CDS) a soutenu sans réserve la résolution 2254. De mon côté, le soir même de l’adoption du document onusien, j’ai personnellement adressé mes remerciements au Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, ainsi qu’à MM. Lavrov et Kerry de leurs efforts.
Le 1er janvier 2016, j’ai envoyé une lettre au Président uruguayen du Conseil de sécurité et à Monsieur Ban Ki-Moon leur demandant de veiller à la constitution d’une délégation représentative de l’opposition syrienne, tenant compte de ses diverses composantes, à savoir: la conférence du Caire, le Forum de Moscou et la conférence de Riyad, leur laissant le choix de sa structure: que l’opposition syrienne soit représentée au sein d’une délégation commune, ou au sein de deux délégations distinctes.

J’ai doublé ma démarche d’un courrier au Conseil de sécurité l’invitant à assumer ses responsabilités en vertu des articles 10 à 14 concernant les mesures d’établissement de confiance entre les diverses parties.

Lors de la rencontre Kerry-Lavrov de Zurich, M. Lavrov a défendu l’élargissement de la délégation de Riyad avec l’inclusion de 5 noms du groupe Le Caire-Moscou, dont trois du CDS. Ou à défaut, la présence de 2 délégations distinctes de l’opposition.

Les chancelleries occidentales ont pris contact avec moi pour exprimer leurs craintes que notre délégation ne soit un instrument aux mains de la Russie. De son côté, le ministère suisse des affaires étrangères nous a proposé une rencontre le 26 janvier 2016 à Lausanne pour la constitution d’une liste commune des exclus de Riyad.

Deux jours avant la réunion, dans ce qui apparaît comme une manœuvre de contournement, M. Lavrov avait demandé à M. Di Mistura d’adopter la liste de Moscou comme partie prenante aux négociations et d’envoyer les invitations avant notre réunion à Lausanne.

M. Di Mistura a envoyé 10 invitations et écarté 5 kurdes de la liste. J’ai déclaré immédiatement à la presse que «la soupe russe ne sera pas avalée» par le CDS.

Le 27 janvier, le représentant de la Russie à l’ONU est venu partager notre dîner à Lausanne en présence de 5 militants kurdes. Il a alors soutenu la nouvelle composition de notre délégation et notre démarche en faveur d’une délégation représentative et forte.

Toutefois, l’adjoint de M. Di Mistura est revenu sur l’engagement russe, nous faisant clairement savoir, vingt heures après ce dîner, que nous devions accepter d’entrer dans les négociations sans nos camarades kurdes.

J’ai exprimé clairement mon opposition.

La méthode «bricolage» a prévalu à tous les niveaux. Le vice-ministre russe, Guennadi Gatilov, m’a reçu pour répéter le même discours. J’ai claqué la porte.

Très sincèrement, j’ai vu se profiler l’échec des négociations. Car «le Qui fait quoi» ne faisait que détruire un bon démarrage des négociations :

  1. Les obligations découlant des articles 10 à 14 relèvent de la compétence du Conseil de sécurité et du Secrétaire général de l’ONU, qui ne l’ont pas fait bouger d’un pouce.
  2. La stratégie et le plan des négociations relèvent de la responsabilité de M. Di Mistura qui en a concédé aux Américains et aux Russes l’essentiel de son propre mandat.
  3. La nature bilatérale ou multilatérale des négociations est restée vague et confuse; de même le statut de la troisième délégation a été présenté à chaque partie d’une façon différente de l’autre pour faire avaler la pilule à la délégation de Riyad.
  4. Les compromis entre Russes et Américains ont été imposés à tous: de la participation d’Ahrar al Sham et Jaish al Islam, au veto turc sur la présence des kurdes au sein de notre délégation, à la progression de l’armée syrienne sur le terrain et aux mesures d’établissement de la confiance…
  5. En contre-champ, la délégation gouvernementale était confortablement installée pour des discussions sur des modalités superficielles administratives et organisationnelles.
  6. L’absence de stratégie de négociation dans la délégation de Riyad a été fatale à la phase préparatoire. Jusqu’à l’entretien de clôture entre Hijab et Di Mistura, les deux interlocuteurs se demandaient laquelle des questions devait être prioritaire: l’humanitaire ou le politique.
    Des pourparlers préparés dans la précipitation, sur fond d’accumulation des erreurs, une planification sous tutelle, improvisée pièce par pièce, a donné à cette phase de lancement l’aspect d’un bricolage de médiocre qualité. Et la suite, vous la connaissez.
    Une petite chance demeure pour qu’on revienne bientôt aux négociations. Mais comme j’ai déjà expliqué aux concernés tout le dispositif des négociations devra être reconsidéré.
Notes

1. Abdel Aziz al Khaiyeer a été enlevé par les Mukhabarat syriens à notre retour d’une visite officielle à Pékin le 20 septembre 2012; Raja al Nasser a été lui aussi, enlevé dans le centre de Damas, un an plus tard, le 20 novembre 2013. Saleh Muslim a quitté Damas après un mandat d’arrêt émis à son encontre.

Haytham Manna

Initiateur des trois NON (Non à la Violence, Non au confessionnalisme et Non aux interventions militaires étrangères).
Premier citoyen syrien à défendre le Communiqué de Genève plaidant en faveur d’une solution politique en Syrie. Cette position lui a valu d’être l’objet de la vindicte publique de tous les détracteurs d’un règlement politique.

Fondateur du Courant Qamh (Valeurs, Citoyenneté, Droits).

Intervention de Haytham Manna, président du mouvement Qamh (Valeurs, Citoyenneté, Droits) – Syrie, lors de la Rencontre internationale pour une conférence mondiale pour la paix et le progrès, organisée par le Parti Communiste Français le 1er juin 2016, à la veille de son 37e Congrès

Contribution de Haytham Manna (Président du mouvement Qamh (Valeurs, Citoyenneté, Droits) au colloque du PCF http://international.pcf.fr/90858

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